3e "anniversaire" de l'incendie de Lubrizol

Ou plutôt devrait-on dire de « la catastrophe écologique de Lubrizol ». En totale contradiction avec ce qu’on attend des pouvoirs publics et des responsables d’entreprises, la réalité nous afflige une fois de plus sans nous surprendre vraiment.
Personne ne saura la vérité sur l’incendie de Lubrizol. Le titre de l’article est assez clair. 3 ans jour pour jour après le début du calvaire des riverains, l’affaire est close, merci, au revoir, circulez, y a rien a à voir. Si ce n’était pas aussi écœurant, j’applaudirais un tel culot. Mais à ce niveau ce n’est plus du culot ni de l’impudeur ou de l’irrespect, ce n’est ni plus ni moins que, passez-moi l’expression, du foutage de gueule.

Mon roman « l’accident » est franchement inspiré de cet évènement et même s’il va plus loin dans un sens pour en faire un roman catastrophe. J’ai l’impression qu’il n’est pas aussi sordide et cynique que la véritable histoire. Celle-ci valide une nouvelle fois la devise « la réalité dépasse toujours la fiction ».

L’article commence par retracer le déroulement de l’accident et souligne le courage des douze salariés sur place. Ces courageuses personnes ont écarté les produits les plus dangereux et commencé à arroser des conteneurs pour retarder la surchauffe, au péril de leur vie. Dommage que tout le monde dans cette histoire n’ait pas autant d’honneur que ces personnes.

Le panache de fumée est visible sur 22 km de long et 6 km de large, s’élevant à 200 mètres au-dessus de l’agglomération rouennaise. À l’époque, un collègue habitait Rouen. Aux informations, on entendait que tout était sous contrôle. Lui nous racontait que les écoles étaient fermées et qu’un dépôt dont personne ne connaissait (ou ne voulait connaître) la composition se déposait un peu partout…
« entre le 26 septembre et le 8 octobre (2019), il y a eu 235 passages dans les services d’urgence de l’agglomération rouennaise et neuf hospitalisations, selon les données de l’Agence régionale de santé. Dans les jours qui ont suivi, il est observé une hausse des pathologies respiratoires (toux, crise d’asthme, dyspnée) et des malaises à cause de maux de tête. »

La suite de l’article s’attarde en détail sur les résultats de l’enquête et sa fin en queue de poisson :
« « Malgré les moyens mis pour l’investigation, la vérité sur l’origine des incendies des entrepôts de l’usine Lubrizol (classée Seveso seuil haut) et de Normandie logistique, la nuit du 26 septembre 2019, à Rouen (Seine-Maritime), risque de ne jamais éclater… »
Le pire a bien été évité : le pentasulfure de phosphore stocké n’a pas pris feu. Dans le cas contraire, « sa combustion aurait généré un nuage toxique mortel, avec potentiellement des milliers de morts », indique une source bien informée.

« La cause du sinistre ne peut être formellement établie »
« Les enquêteurs de gendarmerie… sont parvenus à déterminer une zone relativement grande correspondant au foyer de l’incendie. Leurs investigations menées sur l’origine, le lieu et l’heure de départ du sinistre ont seulement permis de déterminer une zone de départ de feu située à l’arrière du bâtiment A5 de la société Lubrizol, sans pouvoir déterminer si le foyer provient des locaux de Normandie logistique ou de ceux de Lubrizol. »
« Le foyer est au bout de l’entrepôt A5… mais de quel côté du mur ? Le feu prend à l’extérieur de l’entrepôt, mais qu’est-ce qui le déclenche ? C’est impossible de le dire », rapporte une source proche de l’enquête.
Le rapport d’expertise de l’Institut de recherche criminelle de gendarmerie nationale (IRCGN), daté d’octobre 2020, ne dit pas autre chose : « L’origine de l’incendie n’a pu être précisément et formellement localisée », « la cause du sinistre ne peut être formellement établie », « aucun élément exploité ne permet d’orienter nos conclusions vers un acte délibéré ».

Ces experts prennent soin de rappeler qu’ils « auront eu à opérer sur une scène ayant fait l’objet de modifications avant et pendant [leur] intervention, potentiellement préjudiciables […] à la recherche de la vérité ».

Des travaux auraient gêné l’enquête. Les gendarmes font peut-être allusion à des travaux de déblaiement réalisés cinq jours seulement après le gigantesque incendie. La société Lubrizol a alerté à plusieurs reprises sur le risque que faisaient courir ces travaux pour la manifestation de la vérité. À l’époque, selon nos informations, le directeur de Normandie logistique garantit que tout cela se fait conformément à la mise en demeure par la préfecture ordonnant le déblayage d’une couche de gomme arabique provoquant « des émanations potentiellement dangereuses ».
En effet, un arrêté préfectoral du 30 septembre impose à Normandie logistique « des prescriptions de mesures d’urgence ». La préfecture ordonne la « mise en sécurité » du site, ce qui implique « un déblayage permettant de s’approcher des foyers » d’incendie, « l’arrosage des foyers résiduels », de prendre des dispositions « pour prévenir des odeurs », des « actions nécessaires visant à mettre en sécurité les bâtiments risquant de s’effondrer », en particulier le mur mitoyen avec l’entreprise voisine Triadis, « l’évacuation des eaux polluées et résidus », l’évacuation des « déchets produits par le sinistre ».
Selon une source judiciaire, ces interventions sur ordre de la préfecture et réalisées en accord avec le parquet n’ont pas permis aux enquêteurs de « travailler correctement ».

L’enquête judiciaire n’a amené qu’un seul placement en garde à vue, en décembre 2020. Un salarié de la société Netman, sous-traitant de Lubrizol, a été entendu dans les locaux du SRPJ de Rouen. L’homme de 38 ans à l’époque était étuvier au sein de l’entrepôt A5, c’est-à-dire qu’il était responsable de la chauffe des huiles et additifs qui sont utilisés pour la fabrication des produits de Lubrizol. Les enquêteurs pensaient qu’il aurait pu jouer un rôle dans le déclenchement du sinistre, notamment parce qu’il avait utilisé son téléphone portable dans une zone dite « Atex » (atmosphère explosive) — ce qui est formellement interdit — et qu’il manquait à l’appel sur le lieu de rassemblement au moment de l’incendie.
L’enquête judiciaire s’est aussi arrêtée sur un témoin qui s’était caché dans une benne tout près du foyer de l’incendie, après une soirée bien arrosée. Nos confrères de 76actu avaient recueilli son témoignage à l’époque.
Autre élément sur lequel la justice s’est focalisée à un moment, c’est le suicide du responsable des stockages de Normandie logistique. Une mort par balle qui intervient un mois après la catastrophe, le 25 octobre 2019. L’homme s’est donné la mort à sept mois de la retraite, après 39 ans de carrière au sein de Normandie logistique. Finalement, l’enquête sera classée sans suite. Aucun lien avec l’incendie n’a été établi, même si ses proches le décrivaient comme « bouleversé » depuis. »

Franchement, tout le déroulement de la suite de l’accident est bizarre.
Mais le fait qu’il n’y ait pas eu de garde à vue est complètement hallucinant. Je fais partie d’une association loi 1901 qui contient quelques membres et dans les satatus il est très clair que le président est le responsable moral et juridique. En cas de problème, c’est lui qui trinque. Et là, sur deux entreprises qui gèrent des matières dangereuses, on a la garde à vue d’un technicien sous-traitant ? C’est forcément une plaisanterie, non ?
Et le mec bourré, caché dans une benne ? Pas de garde à vue ? Nan parce que même s’il n’y est pour rien, ça fait quand même franchement mauvais genre pour l’entreprise et son système de surveillance.
Et le responsable du stockage chez la Normandie Logistique ? Tu m’étonnes que le gars était bouleversé.

« La justice s’est particulièrement intéressée à cette salle de repos. Ce qui frappe les enquêteurs, c’est la « vétusté » des lieux, avec un plafond qui prend l’eau les jours de pluie. Les appareils électriques comme la télévision, les micro-ondes, le réfrigérateur ou encore les deux radiateurs étaient branchés sur une seule multiprise ; pour brancher la cafetière Senseo, il fallait retirer la prise du micro-ondes. Les deux radiateurs du local devaient être arrêtés en enlevant un simple fusible. Selon nos informations, aucun local réservé aux fumeurs n’était prévu au sein de la société. Les cigarettes consommées devant le vestiaire étaient jetées à même le sol. »
Dès janvier 2020, le SRPJ estime que la localisation de ce vestiaire par rapport à la zone de départ de feu, sa « vétusté » et « la présence de deux radiateurs électriques sur lesquels des vêtements auraient pu être posés afin de les sécher, laissent place à des interrogations ».

Là, je crois qu’on peut dire bravo. On est en dessous de tout. Bon je ne vais pas vous sortir le couplet sur la défense des conditions de travail, mais quand même, un minimum… des appareils électriques branchés avec un plafond qui fuit et des radiateurs qu’on « débranche » avec le fusible, les cigarettes écrasées au sol et le tout dans une infrastructure classée pour sa dangerosité. Sérieux ? En France en 2019 ? Ça laisse place à des interrogations ? Putain, mais si un employé y avait foutu le feu volontairement il aurait encore bénéficié de circonstances atténuantes.

« Un salarié de Lubrizol, témoin de l’incendie, a d’ailleurs indiqué aux enquêteurs que le feu provenait de chez Normandie logistique, car il assure avoir vu la toiture de leur bâtiment s’effondrer alors que le bâtiment A5 de Lubrizol n’était pas encore touché.
Une photo prise (voir ci-dessous) par un des témoins semble montrer que le début de l’incendie viendrait du côté de cette société. C’est en s’appuyant sur cette « preuve » que la société américaine a déposé plainte le 28 septembre 2019, incriminant sa voisine, pour « destruction involontaire de bien d’autrui par explosion ou incendie ».
Même si pour les enquêteurs, « la gestion et l’organisation de la société Normandie logistique apparaissaient légères au regard de celles de Lubrizol », « aucune intervention humaine pouvant expliquer un début d’incendie au sein de ces bâtiments n’était relatée ou constatée ». En effet, la nuit, personne ne travaille chez Normandie Logistique. »

Bha voyons, « vite, accusons le voisin avant que ça nous tombe dessus »… et sinon, du fait qu’il n’y avait personne constitue un motif pour ne pas faire d’enquête ? Alors que plus tôt ils s’interrogeaient sur un lampadaire ? J’ai pas de mots. Je sais pas quoi dire de ce raisonnement…

« Les enquêteurs ont aussi pensé à un défaut électrique survenu pendant la charge d’un engin de chantier, notamment parce qu’un chariot calciné a été retrouvé au niveau d’un bâtiment de Normandie logistique mitoyen avec Lubrizol. Ou alors, est-ce que les fourches d’un de ces engins auraient pu provoquer des étincelles et un départ de feu ? La présence détectée par la vidéosurveillance d’un engin de manutention dans la potentielle zone du foyer vient renforcer cette hypothèse… Mais là encore, ce n’est que pure spéculation.
L’incendie est-il d’origine volontaire ? A-t-il été causé par une intervention humaine ? Est-il lié à un défaut électrique ? De quel côté du mur séparant Normandie logistique et Lubrizol s’est-il déclaré ? Après trois ans d’enquête et malgré toutes les analyses et auditions, personne n’a la réponse à ces questions. 
En octobre 2021, les juges d’instruction ont relancé l’enquête en sollicitant de nouvelles expertises, sur… Des hypothèses, jusque-là non retenues… : celle d’un « autoéchauffement d’un conteneur de produit fini » ou encore celle d’un « mélange accidentel de produits chimiques incompatibles ». Pour l’heure, nous ne savons pas si l’expertise a été effectuée et si elle a été remise aux juges. Le parquet de Paris n’a pas répondu à nos nombreuses sollicitations.
La procédure judiciaire, au vu de la complexité du dossier, pourrait durer plusieurs années, voire décennies, sans que la vérité n’éclose jamais. »

Voilà, c’était un peu long, mais c’était important de souligner l’avancée fulgurante de cette affaire qui a causé d’énormes dégâts, mais qui n’aura encore une fois aucun coupable dans toute la chaîne de responsabilité ni aucun dédommagement pour l’environnement.
Je regrette que cet article ne prenne en compte que le côté technique de l’enquête, car des associations se battent toujours pour faire reconnaître la nocivité de ce qui est respiré et ingéré dans la région qui est pourtant considérée comme tout à fait saine.

 

Source :
https://actu.fr/societe/personne-ne-saura-la-verite-sur-l-incendie-de-lubrizol-rouen-les-dessous-de-l-enquete-judiciaire_53856150.html