Mieux vaut des regrets que des remords 500 / 665 mots

Henri a fini sa journée. Il est fatigué après avoir traversé neuf heures d’enfer. Il ne travaille pas à l’usine ni sur un chantier, mais ressent cette usure nerveuse de la plupart des bureaucrates du vingt et unième siècle. Depuis quelques mois, il vit chaque remarque comme une agression personnelle, comme une tentative de plus de l’essorer complètement jusqu’à ce qu’il soit vide et qu’il n’ait plus rien à donner. Une pression intense qu’il ramène chez lui, le soir et qui le rend irritable et l’éloigne de sa famille. Pour finir en beauté, il s’apprête à passer la prochaine heure dans la folie des embouteillages, comme les autres bureaucrates usés aux comportements irrationnels. Ce soir, il a prévenu sa femme qu’il ne serait pas là pour dîner. Une fois par mois, il retrouve quelques amis pour vider des bières et refaire le monde. Il est quand même très en retard. Il ne voit plus le temps passer, mais il fait nuit.

Quand il arrive enfin chez lui, toutes les lumières sont éteintes. Il franchit la porte discrètement, et passe devant la cuisine ; il n’a pas faim. Alors qu’il traverse le salon, le chat relève la tête du canapé. Ses pupilles dilatées scrutent la pièce. Henri monte à l’étage sans faire craquer les marches de l’escalier sous son poids. Il passe devant la porte entrouverte de la chambre de leur fille et ne résiste pas à l’envie d’aller la contempler. Elle dort paisiblement dans son lit à barreaux, recroquevillée sur elle-même, ses petits poings serrés sur ses yeux. Il se dit que c’est le visage de la beauté et de l’innocence. Il espère qu’elle aura les armes pour affronter le monde quand elle prendra son envol du nid. Après quelques minutes, il sort de la pièce décorée de rose et encombrée de peluches, puis se dirige vers la chambre à coucher où dort sa femme. Dans la pénombre, il s’approche doucement et la regarde avec beaucoup d’amour et de compassion. Il distingue la boîte de somnifères qui a pris place sur sa table de chevet depuis trois semaines. Une plaquette est vide à côté d’un verre d’eau. De son côté à lui, il remarque son alliance posée à la place de son réveil. Il s’allonge sur le dos à ses côtés sans un bruissement de drap. Elle, sur le ventre, la tête tournée vers lui, serre un mouchoir en papier encore humide dans sa main. Sa respiration est lourde et ses songes perdus dans la chimie narcotique. Elle porte un tee-shirt à lui, en guise de chemise de nuit.

Henri, la tête sur l’oreiller, la regarde. La tristesse et les remords le submergent, mais ses yeux n’ont plus de larmes. Il voudrait la prendre dans ses bras pour la rassurer, lui dire qu’il est toujours là pour elle, même s’il a conscience que ce n’est pas tout à fait vrai. Dans un sursaut, elle entrouvre des yeux embrumés qui regardent loin à travers lui, au-delà des murs de la chambre.

Mieux vaut des regrets que des remords

Attention, ce texte contient des spoilers sur la nouvelle. Commencer par le texte ci-contre.

Il y a plusieurs axes de réflexions dans la construction de cette nouvelle. Tout d’abord, je la voulais courte pour être très percutante. C’est une nouvelle de la forme instant ou fragment qui ne livre l’histoire que d’une scène avec suffisamment de clés pour comprendre le contexte.
Ça, c’est pour la structure. Pour le contenu, les maîtres mots étaient « détresse, émotion, tristesse, malaise, chute ».

J’avais prévu de l’écrire à la première personne et étrangement, j’ai trouvé que cela ne rapprochait pas le lecteur de la scène. D’habitude, c’est l’inverse. Un texte à la première personne rend plus facile l’immersion dans l’aventure décrite, mais là, ça ne fonctionnait pas. Je ne saurais pas dire pourquoi. Sans doute parce que Henri est conscient de son état et qu’il est difficile de ménager le suspense si l’on est dans sa peau. Alors qu’on peut plus facilement troubler un regard extérieur avec, par exemple, des petites idées comme le chat qui lève la tête ou l’escalier qui ne grince pas.

Je ne saurais pas expliquer d’où me vient l’idée de cette histoire. J’ai des nuits très agitées et un verre est plutôt à moitié vide qu’à moitié plein. Ceci explique peut-être cela, mais ceci ou cela n’est pas important.

Dans la première version de cette histoire, je ne précise pas au début que Henri est le mari ou le père de famille, je le décris juste pénétrer dans la maison discrètement. Il est donc perçu comme un intrus en pleine violation de domicile et le sentiment qu’on ressent est la crainte envers les habitants de la maison. Il était ensuite un peu plus difficile de basculer sur un drame. C’est dans un deuxième temps que j’ai rendu évident le rapport entre Henri et les habitants de la maison. On est donc au début sur un rapport amical entre les protagonistes. Un père de famille, une mère ; la fillette est venue après (sur les conseils de mon correcteur lors de ma formation) pour accentuer le côté dramatique de la scène de fin. La mort n’a plus le même impact quand elle laisse un enfant en bas âge. Une mort sans conséquence est triste, mais explicable et compréhensible. La mort d’un chargé de famille a plus de mal à trouver des excuses et la tristesse envers la mort du personnage devient secondaire et se change vite en incompréhension, voire en sentiments négatifs. La tristesse se transfert sur les autres personnages et devient encore plus forte.

Naturellement, tout ceci est une interprétation très personnelle et vous avez sans doute un avis différent. C’est tout à fait le genre d’idée qui diffère en fonction du vécu et de la sensibilité de chacun. J’espère seulement qu’une bonne partie des lecteurs seront sensibles à mon approche.

Toujours dans la première version, la mort d’Henri était rendue assez évidente. Il y avait un paragraphe au début sur la découverte de l’accident. La grue repêche la voiture dans le ravin, il n’y a pas de traces de freinage et hormis l’alcool, le déclencheur était un profond désespoir. Ensuite, j’ai déplacé ce paragraphe en flash-back lors du semi-éveil de Céline, pour ne pas tout divulguer dès le départ et pour partir plus franchement sur une histoire de revenant. Finalement, j’ai supprimé ce paragraphe qui n’apportait pas grand-chose à l’histoire et diluait la dramaturgie dans des considérations trop concrètes.