Un meurtre ordinaire, une nuit comme les autres 500 / 1198

Il fait noir, froid, et il est tard, mais Roger cède à un appel urgent qui le pousse à sortir de chez lui. Il roule une petite heure avec une appréhension mélangée à l’impatience habituelle qui l’accompagne chaque fois qu’il agit dans ces conditions. À cette heure tardive, il n’a aucune difficulté à se déplacer sur les lieux. Pas besoin d’entrer les coordonnées dans le GPS, il connaît le chemin pour s’y rendre.

Roger s’arrête sur une voie de dégagement au bord de la route. Il sort de sa voiture et s’appuie contre la carrosserie. Il tire son paquet de cigarettes de sa poche intérieure et le porte devant sa bouche pour en extraire une du bout des lèvres. Il l’allume dans la froide humidité de la nuit et écoute le silence. Quand son téléphone sonne, il sait que la pause est bientôt terminée. Le lieutenant de police se présente rapidement. Une ancienne habitude, ou alors c’est pour donner un côté officiel, mais son smartphone l’a déjà informé du nom de son interlocuteur. Il écoute d’abord l’officier lui confier des détails de son appel si tardif et répond calmement : « Oui, pas de problème. Non, ne vous en faites pas, le temps de me préparer et j’arrive. Je pense être sur place dans moins d’une heure. ».
Roger raccroche et regarde l’heure sur son téléphone avant de le glisser dans la poche arrière de son jean, l’écran orienté vers lui. Une précaution habituelle qu’il prend pour éviter d’éventuels chocs. Il tire sur sa cigarette et lève la tête vers le ciel pour scruter les étoiles. Il n’en connaît aucune, mais les trouve apaisantes. Au bout de quelques minutes, il se dirige vers l’arrière de sa voiture et soulève la porte de coffre pour s’assurer qu’il a bien tout son matériel. Il réorganise machinalement ce qu’il contient : une mallette épaisse et rigide, un sac en plastique, sa trousse à outils, au cas où, et le kit de sécurité avec le triangle et le gilet jaune. Quand tout lui paraît satisfaisant, il claque le hayon et se remet au volant.
Une fois sur place, il n’a pas besoin de vérifier l’adresse exacte. Il se gare derrière une des deux voitures de police stationnées devant l’entrée d’un pavillon, gyrophares éteints. Roger remarque des ombres derrière les vitres des voisins, qu’il imagine plus curieux qu’inquiets. À tous les coups, la moitié, au moins, se demande en ce moment avec qui ils vont partager cette info, parmi leurs groupes d’amis numériques. Ils pensent tenir le scoop du mois, s’ils réussissent à faire une photo vaguement sensationnelle, pour laquelle la légende indiquera tout ce que l’image ne montre pas.
Roger sort sa valisette de sa voiture ainsi qu’un sachet en plastique transparent et fermé et s’approche de l’entrée gardée par un brigadier. Il lui présente une carte professionnelle et le salue distraitement, l’esprit déjà absorbé par ce qui l’attend. L’homme en uniforme s’écarte en lui rendant son salut et Roger pénètre dans le domicile.

Un meurtre ordinaire, une nuit comme les autres

Informations commerciales

Nouvelle policière de 1221 mots
Cette nouvelle fait partie du recueil « Nouvelles Noires pour Nuits Blanches » disponible sur Amazon.
Dépôt légal novembre 2022

Résumé

Un médecin légiste est appelé sur le lieu d’un meurtre pour les premières constatations. La police scientifique n’a pas trouvé la moindre trace à exploiter.

L’intention du texte

La clausule, est la phrase ou le segment de phrase par lequel se termine le récit –le mot de la fin–, parfois lapidaire, parfois injonctif… qui a pour but de clore et d’ouvrir à la fois, d’imprimer le dernier mot, en provoquant une réaction du lecteur, en sollicitant sa réflexion et sa rêverie.
C’est le point particulier que j’ai essayé de soigner dans cette nouvelle. Je voulais une chute dans les derniers mots qui ferme convenablement la nouvelle.

Le processus de création de la nouvelle « Un meurtre ordinaire »

La structure

Revenons-en au polar. Finalement, ce qui est compliqué dans un policier tient en plusieurs points essentiels :

  • Il faut en dire suffisamment pour que le lecteur ait l’impression de pouvoir mener l’enquête et d’arriver à la bonne conclusion.
  • Il faut tenir la distance et saupoudrer les indices, mais pas trop pour que ça ne traine pas en longueur. Contrairement à ces séries dans lesquelles on passe plus de temps sur les affres amoureuses de l’enquêteur ou de l’enquêteuse, plutôt que sur l’affaire… suivez mon regard. Dans une nouvelle on n’a pas ce genre de problème, on va directement à l’essentiel.
  • Il ne faut pas trop en dire pour que le lecteur ne découvre pas le coupable. Et là, il peut y avoir plusieurs problèmes :
    Les indices sont flagrants et convergent tous vers le coupable de manière évidente. C’est une maladresse d’écriture.
    Le lecteur, qui n’en est pas à son premier polar a acquis des mécanismes de réflexions et de déductions. Je veux dire par là que par exemple dans certains films, vous voyez le type un peu en retrait au-delà de tous soupçons et vous vous dites qu’à coup sûr il cache quelque chose et dans 90 % des cas, vous aurez raison. Ces biais de lectures sont plus difficiles à contourner. Il arrive que des critiques vous disent « oui, bha c’était évident, je le savais depuis le début ». Ça, objectivement, vous ne pouvez pas y faire grand-chose. En tant qu’écrivain, vous devez ciseler vos textes et peser chaque partie avec précaution. En tant que lecteur, il faut un peu d’indulgence et vous laisser emporter par l’histoire.
  • Il faut une chute. Brutale, inattendue, mais cohérente avec tout ce qui précède. Pas tirée par les cheveux.

La chute

Ce dernier point est essentiel. J’ai parlé, dans mes chroniques de lectures, des incipits de Lovecraft qui ont le don de vous transporter dès les premiers mots. Les chutes sont aussi importantes pour décrocher la mâchoire des lecteurs quand ils tournent la dernière page. Le mieux est quand ils n’arrivent pas à refermer le livre et que leur cerveau reconstitue tout le puzzle qu’ils avaient sous les yeux sans réussir à former une image complète. J’ai en tête la fin de « chants de la terre lointaine » qui m’a vraiment scotché et la scène finale et magistrale de « usual suspect » dans laquelle les moindres détails s’imbriquent les uns avec les autres pour former un tout démoniaque de cohérence et de précision.

usual suspect Usual Suspect, les clés du film en évidence

Les personnages

La nouvelle que je vous présente ici est beaucoup plus minimaliste avec deux personnages principaux seulement : l’enquêteur et le légiste.
Petite parenthèse, j’aime bien les légistes. Ça fait longtemps qu’ils sont à la mode, mais je trouve ce personnage et sa fonction très intéressants, d’ailleurs la fiction ne s’y trompe pas depuis « six feet under », on a eu « bones », « dexter », une quantité d’« experts » et bien d’autres jusqu’au mélange de genres avec « izombie ».

Nous avons donc un récit à la 3e personne. Le récit à la première personne est ici impossible du point de vue du légiste et trop limitante du point de vue de l’inspectrice. On suit donc le légiste depuis la saisine (c’est le terme pour indiquer qu’il est officiellement saisi par la loi pour travailler sur une affaire) jusqu’à l’arrivée sur le lieu du crime et les premières constatations.

La fin de « Un meurtre ordinaire »

J’ai fait une fin dans laquelle il n’y a pas besoin de résolution complète avec une arrestation du coupable et une mise en évidence du crime. Pour moi, ce point n’est pas essentiel dans une histoire sauf s’il contient des rebondissements, comme dans « américan psycho ».
Ici, j’ai préféré mettre le lecteur dans la confidence de la condition réelle des personnages. Il sait.
Écrire une suite n’apporte rien d’original. On retomberait dans une enquête classique.

Le mot de la fin

C’était ma dernière fiche de lecture sur le polar avant un bon moment. On va s’orienter sur des choses un peu plus fantastiques pour les prochaines. À bientôt.