

Une putain d'histoire, un thriller de Bernard Minier
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Une putain d’histoire, roman thriller/policier
Édité chez XO éditions en 2015
Publié chez Pocket, dépôt légal novembre 2018
580 pages
Résumé d’« une putain d’histoire »
Une jeune fille est assassinée, noyée sur un bateau de pêche. Tout accuse Henry, son petit ami, avec lequel elle s’est disputée quelques jours plus tôt, après lui avoir dit qu’elle savait qui il était et qu’elle voulait rompre. Pour se disculper, Henry et ses amis cherchent le vrai coupable et s’enfoncent dans un engrenage de manipulation et de terreur.
4e de couverture
Comme vous pouvez le voir sur l’image ci-contre, la 4e de couverture ne contient pas un mot de l’histoire. D’accord, c’est une réédition en poche, mais quand même. On doit se contenter des avis de certains médias qui sont force de validation.
J’ai récupéré ce livre dans une boite à livre. Autant vous dire que je l’ai pris pour lire ce que faisait cet auteur de la ligue de l’imaginaire dont le nom circule beaucoup, mais qu’à aucun moment je ne sais ce que j’ai entre les mains. Pire, chez le libraire, la vulgarité du titre m’aurait fait passer mon chemin.
On décortique « une putain d’histoire »
La localisation
Je voudrais commencer par relever une chose qui m’a intrigué quand j’ai commencé à lire. Bernard Minier est un auteur français. Qui publie (d’après ce que je sais) surtout en français, alors pourquoi situer son histoire à l’autre bout du monde, se privant ainsi de l’identification que pourrait avoir le lecteur avec une région qu’il connaît ? Et avec une structure étatique avec laquelle il est familier (police, légiste, etc.) ? Ici, l’auteur met en scène une île et un environnement portuaire avec une activité de pêche. Je me disais qu’on devait bien avoir ça quelque part en France, tout de même.
Et bien, la réponse est fournie dans la postface :
« … ceci n’est pas un authentique roman américain : c’est un authentique hommage au roman américain (et aussi au cinéma américain) écrit par un auteur français. »
Un peu plus loin, il explique plus exactement d’où vient son inspiration pour la création de l’île du livre. Il confirme d’ailleurs donc un message que c’est un excellent souvenir d’écriture et de voyage. Les remerciements du livre indiquent également un certain nombre de sources locales qui l’ont aidé à donner du corps et de la crédibilité à son histoire.
Le montage du livre
Oui, le montage, car ici, cela s’apparente à celui d’un film. On ouvre le livre sur une introduction sur les orques. Les animaux marins, pas ceux avec des trognes affreuses qui chassent des hobbits. Dans le chapitre un, une fille est tuée et on sait comment. Dans le chapitre deux, on revient à Henry (le petit ami de la victime) avant le meurtre. Ils habitent une petite île relativement isolée. Assez isolée pour être obligé de prendre le ferry pour aller au lycée sur le continent. Le fil se déroule jusqu’au meurtre, puis vient l’enquête. Henry est le suspect numéro 1. Il fuit pour échapper à la police.
À partir de là, on commence à avoir des flashbacks avec d’autres personnages liés à l’histoire principale. Heureusement, on a eu suffisamment le temps de s’habituer aux personnages pour en ajouter de nouveaux sans semer de confusion. Là encore, c’est bien mené et on s’y retrouve facilement. On en apprend un peu sur les habitants de cette petite île où tout le monde se connaît.
D’habitude, les pavés de 580 pages comme celui-ci ne sont pas mes préférés et j’y trouve toujours des coupes à faire pour soulager le lecteur. Celui-ci échappe de peu à ce constat général, malgré de nombreux exemples à rallonge ou des listes de choses un peu longues. Je parle de ces passages descriptifs qui tournent en rond, alors qu’on avait compris de quoi il parlait à la première métaphore. Ici, on se console en se disant que ces passages peuvent servir volontairement à endormir la vigilance du lecteur avec des choses anodines comme un prestidigitateur attire votre attention sur une main pendant que l’autre fait disparaître quelque chose sous vos yeux.
Les points de vue
Toutes les parties sur Henry sont écrites à la première personne puisque c’est lui qui raconte son histoire (on ne sait pas à qui au début). On zappe à la troisième personne pour avoir d’autres points de vue extérieurs. C’est très fluide et c’est une bonne leçon pour un des livres que j’ai en attente et dont j’avais du mal à gérer cette alternance de points de vue que je voulais utiliser. Bref, ici, le système d’alternance fonctionne très bien et on s’y retrouve sans difficulté.
Les bizarreries de langage
- (un homme saute) « il s’est reçu ». Je trouve cet emploi inhabituel pour dire qu’il s’est réceptionné.
- « Le pinceau de la torche (électrique) a glissé sur les murs » et la phrase en dessous : « le pinceau du phare (marin) passait sur le mobilier ». Outre la répétition, je ne connais pas cette expression de pinceau pour un rai de lumière et Google ne m’a pas aidé. Si quelqu’un sait d’où vient cette expression, ça m’intéresse.
- « Je ferai des courroies de radiateur avec ses intestins ». Là encore, je me demande bien, quel type de radiateur fonctionne avec des courroies… juste au-dessus, il parlait de son fourgon, donc c’est non, désolé. C’est un détail, mais ça accroche tellement mon esprit que ça me coupe dans l’immersion de la lecture.
- « La sente » est presque systématiquement utilisé pour parler d’un sentier ou d’un chemin. Encore une fois, il y a une répétition (volontaire ?) d’un mot très inhabituel.
- « Une théorie de poissons l’accompagnait ». Là, je m’interroge vraiment sur l’effet souhaité avec cette phrase.
Mon avis sur cette putain d’histoire
Jusque là, vous vous demandez sans doute d’où sortent les exceptionnelles 5 étoiles d’« une putain d’histoire » puisque j’ai principalement relevé ses défauts. Surtout que, vous l’avez peut-être compris, les pavés de 580 pages comme celui-ci ne sont pas mes préférés.
Des personnages fouillés
Ils sont très travaillés et complexes. On ne peut s’empêcher de se demander au long du livre si c’est utile à ce point de nous raconter tous les petits secrets des habitants du coin. La réponse est oui. C’est nécessaire. Ce sont des briques qui se mettent en place pour un final en apothéose. Ils sont nombreux et leurs relations s’imbriquent les unes dans les autres.
Un scénario exceptionnel
L’enquête est d’abord intéressante. On a parfois l’impression de pédaler dans le vide et de fait, c’est le cas. Puis les détails arrivent les uns après les autres, la rendant très prenante sur les 400 premières pages. Principalement à cause des arcs narratifs secondaires qui se multiplient tout en gardant une cohérence et en servant la trame principale. Attention, vous ne pourrez pas lire ce livre en lecture rapide sous peine de passer à côté d’indices essentiels pour profiter de toute la saveur de l’ouvrage.
Un lecteur bouche bée
Vous croirez avoir deviné qui est le coupable et ce sera peut-être le cas, mais je vous promets qu’à aucun moment vous n’aurez trouvé pourquoi ni comment. Et pourtant, ici, vous avez tout sous les yeux. Contrairement à un Agatha Christie ou vous êtes le spectateur impuissant d’une enquête improbable. Dans « une putain d’histoire », la manipulation est subtile et le lecteur n’est pas spectateur. Il est la victime consentante d’un tour de prestidigitation qui dissimule sous ses yeux les éléments constitutifs du crime en attirant son attention sur des événements secondaires bruyants. Vous en sortirez comblés, frustrés d’avoir été manœuvrés de la sorte et vous en redemanderez.
Et ce n’est pas fini. Quand tout s’accélère, dans le dernier tiers du livre, vous pensez que le compte est bon, mais vous n’avez encore rien vu. La fin est magistrale. Encore mieux (et aussi inhabituel), après le dénouement et les révélations, l’auteur ne nous laisse pas en plan la bave aux lèvres. Il nous gratifie d’une vraie fin dans laquelle on sait comment évoluent les relations entre les personnages dans le futur. Je n’ai qu’une chose à vous dire : lisez et partagez une putain d’histoire.
Comme vous le savez, atteindre le sommet est une chose. Y rester en est une autre. Quel livre du même auteur puis-je lire ensuite pour confirmer ce premier avis ?