Elle, 1004 / 1004 mots

Anna aimait passer les soirées d’été dans ce grand parc près de chez elle. Parfois assise sur un banc, pas à l’affût, mais plutôt en contemplation de la nature et dans l’attente de son éclosion et de l’ivresse de ses parfums. Elle était une personne solaire, c’est sans doute pour cela qu’elle était seule, elle consumait les ailes des téméraires qui s’approchaient d’elle. C’était sa malédiction, car bien sûr elle ne souhaitait pas cela, c’était sa nature qui lui imposait.
Ce soir, Anna marchait dans les allées et les têtes se tournaient comme si la terre tremblait sous ses pas alors qu’elle se déplaçait d’une démarche féline aux gestes parfaitement contrôlés de prédatrice. Elle regardait ses proies virevolter avec insouciance autour d’elle.

Souvent, elle entendait les murmures des hommes à son passage.
— Regardez cette femme, quelle allure.
— C’est une femme comme on n’en fait plus.
Et elle pensait en retour : « si vous pouviez me voir toute nue, vous vendriez votre âme pour dormir dans mes bras »

Nicolas connaissait bien les femmes. Il en avait déjà possédé un échantillon représentatif, mais il finissait assez vite par se lasser. Il aimait sentir un peu de résistance quand il rencontrait une fille et il vous dirait certainement, du haut de sa suffisance, que c’est rarement le cas lorsqu’il aborde une fille. C’est pour ça qu’il avait fini par se marier avec celle qui l’avait d’abord repoussé. Cette fois, son assurance vacillait devant cette femme qu’on hésitait à appeler madame, car ce pourrait aussi bien être le diable qui aurait déployé tous ses atours pour venir marchander votre âme. Elle portait à la fois l’assurance de l’âge mûr et tout à la fois la fraîcheur et la rondeur de la jeunesse. Elle avait pleinement conscience de sa sensualité comme quelque chose d’acquis au prix de sacrifices et non d’un cadeau inné immérité qui n’avait besoin d’être cultivé et cela lui donnait l’aplomb visible de quelqu’un qui contrôle son environnement.
Cette prise de conscience lui provoqua une imperceptible érection pilaire qui le parcourait des bras jusqu’au milieu du dos et le rendait mal à l’aise. Son corps lui envoyait des signaux qu’il ne comprenait pas, et qui le surprenaient. Cette surprise lui était agréable et il éprouvait le désir incontrôlable d’y céder.

Parfois, pas toujours, Anna faisait des rencontres et d’autres fois elle faisait des conquêtes. D’autres jours, elle refusait de se laisser approcher en sachant la fin inéluctable et la déception qui suivrait les furtifs moments d’extase, car tous les hommes, surtout les plus sûrs d’eux finissaient par perdre leurs moyens.
Ce soir, elle avait besoin de ne pas rentrer seule, alors, derrière son mascara, elle lança une œillade, appuyée un court instant de plus que nécessaire et suffisante pour que Nicolas ne la quitte plus du regard.

Il détourna son chemin pour croiser le sien. Plus il s’approchait, plus il sentait l’atmosphère changer et s’alourdir. Son cœur battait et ses poumons cherchaient de l’air. Encore à quelques mètres d’elle, il avait déjà l’impression de sentir sa présence physique à ses côtés comme si elle avait le pouvoir de réchauffer l’air autour d’elle. Anna laissa ses lèvres s’entrouvrir comme si un poids l’oppressait et sa langue vint se coller sur ses incisives supérieures pour finir de sceller le sort de sa victime dont les pupilles ne cessaient de se dilater.

Il réussit à formuler quelques mots maladroits de sa bouche sèche.
— Mademoiselle, pardonnez mon insolence, mais je me demandais si vous me laisseriez un bref instant la chance de vous accompagner où que vous alliez ?
— Volontiers, mais je prenais le chemin de chez moi. Elle tendit sa main avec le poignet cassé en lui précisant « je m’appelle Anna ».
Nicolas fut embarrassé et décontenancé par ce geste, mais il saisit délicatement la main et se pencha pour la frôler de ses lèvres. Il sentit son cœur s’affoler et son sang refluer de son cerveau lui infligeant un vertige des sens incompréhensible pour lui.
— Nicolas. Pardon, je m’appelle Nicolas. Je viens souvent ici, mais vous… je veux dire comment cela se fait-il que nous ne nous soyons jamais rencontrés avant ?
— Avant, ce n’était pas le bon moment, Nicolas. Maintenant, c’est différent, qu’en dites-vous ? Cela pourrait être le bon moment ?
— Tout à fait. Pardon, c’est pas ce que, enfin…
Sa bouche cessa de bouger et son cœur de battre quand elle posa sa main d’une douceur déstabilisante sur sa joue. Elle recommença à marcher et lui à la suivre. Elle le guidait et il était suspendu à elle pour profiter de chaque instant, ne sachant de combien de temps il disposait jusqu’à ce qu’elle arrive, jusqu’à ce qu’elle risque de le quitter. Ils échangèrent d’autres paroles et Nicolas avait l’esprit en fusion avec des idées insensées qui lui venaient. Elle faillit le faire succomber quand elle glissa sa main dans la sienne. Flottant à côté de cette inconnue, Nicolas prenait conscience des regards qui se tournaient vers eux. Il n’avait jamais ressenti cela et partageait à cet instant la force et la vulnérabilité qu’elle ressentait.
Anna stoppa devant la porte de bois d’un vieil immeuble. Elle tourna vers lui son visage d’ange et lui sourit en poussant la porte. Elle sentit une crispation dans la main qu’elle tenait toujours, mais pas de résistance quand elle franchit le seuil et l’entraîna à sa suite.
Nicolas était intérieurement dévasté par des sentiments qui s’affrontaient. Il avait joui d’une jeunesse très libre, mais n’avait jamais pour autant cherché à tromper sa femme depuis qu’il était marié. Pourtant, c’est ce qu’il s’apprêtait à faire. Il le savait, il avait baissé la garde, c’est comme s’il ne pouvait éprouver que des remords alors que ça n’était pas encore arrivé.
Anna était plus grande que lui sur ses stilettos. Elle commença à le déshabiller puis à le caresser et leurs langues se rencontrèrent dans un balai étourdissant. Elle laissa glisser sa robe au sol et se positionna derrière lui pour lui faire l’amour tendrement d’abord puis plus sauvagement.

Elle

Attention, nouvelle expérimentale. Comme cette nouvelle est trop différente de toutes les autres, elle n’apparaîtra dans aucun recueil. C’est pourquoi je vous la mets ici en exclusivité et en entier.
S’il y a bien un style que je déteste en littérature, c’est la romance. Et pour dire ça, j’ai essayé d’en lire parfois. Uniquement sur wattpad, je n’ai jamais pu en acheter. J’ai en horreur ces histoires de bad boys et de vierges effarouchées et si vous y mettez des vampires, j’ai carrément la nausée. D’autre part, ce qui est fait avec ce style sur la plateforme de lecture est carrément gerbant. Je croyais qu’on était en 2022, période de fortes revendications pour les minorités, pour légalité des femmes, etc. Et bien sûr cette fameuse plateforme, 90 % des histoires de « romance » tournent autour de ces vieux clichés sur des bad boys qui maltraitent leurs compagnes, de mariages forcés ou des femmes « apprennent » à aimer leurs geôliers ou carrément de tortures psychologiques et autres abus en tous genres. Bravo aux 50 nuances pour avoir démocratisé le contrôle de l’homme sur le désir féminin. Mais que fait le féminisme ? Ha, oui, pardon, le féminisme était sans doute trop excité à lire ces trois tomes. Encore plus étonnants, ces textes sont la plupart du temps écrits par des femmes (jeunes ou très jeunes).
Bref, je n’aime pas la romance… à lire. Mais alors est-ce que c’est pareil à écrire ?
Pour le savoir, j’ai donc fait une courte tentative. Pas sur une histoire complète, mais uniquement sur une rencontre. Là où la séduction est à son maximum ou on a la découverte uniquement physique de l’autre, et le mystère sur tout le reste. C’est donc une nouvelle du style « instant » que je vous propose. C’est-à-dire qu’elle se passe sur un laps de temps très court, qu’il n’y a pas forcément de contexte très étendu et pas forcément de fin à l’histoire des personnages. C’est juste une rencontre.
Après tout ce que j’ai dit, j’ai bien sûr évité de tomber dans les trucs « classiques ». Comme d’habitude, j’ai d’abord cherché des mots clés pour guider le texte. J’avais « prédatrice » qui revenait constamment, mais il ne fallait pas que cela tourne au carnage comme mon inclination m’y poussait.
J’ai ébauché cette trame :
rencontre = éblouissement = déjà le plaisir => tourments du désir sexuel => affres de la séparation = amours impossibles
Et puis une chanson m’est revenue. Une de mes préférées de l’album. Quelques paroles se cachent dans cette nouvelle, j’espère que vous les aurez trouvées.

J’ai donc une femme pleinement consciente de sa sensualité qui est un talent acquis et aiguisé et non un cadeau inné immérité qui n’a pas besoin d’être cultivé. Il me faut un homme, mais il doit d’abord résister (marié ?) pour accentuer le pouvoir d’attirance de la femme. Il faut aussi jouer au maximum sur le vocabulaire ambigu : érection pilaire = chair de poule.
La femme est une combattante qui doit anéantir une suprématie latente (#àbaslepatriarcat, etc.), une brique à la fois pour qu’un château s’écroule. Oula doucement quand même, sinon on va encore viré dans le gore avec un crime et du sang et tout. Du calme, on a dit romance, rencontre.
Pour résumer, cette nouvelle risque de rester isolée. Ce n’est pas que je n’ai pas aimé l’écrire, mais ce n’est clairement pas mon terrain de jeu. Ça me prend plus de temps et je ne me vois pas en écrire de quoi faire un recueil ou un roman. Je ne saurai pas renouveler l’inspiration ou la rendre intéressante, à mon avis.