Journée noire pour le réseau 532 / 1817 mots

À sept heures du matin, quand un appel du central indiqua que l’usine d’incinération avait signalé un paquet suspect, Charles et Henri surent qu’ils allaient passer une de ces journées qui leur coupaient l’appétit.
Sur place, ils descendirent de leur Renault12 de police pour se diriger vers l’accueil de la station de traitement des déchets de la commune. Les camions-bennes de ramassage défilaient en continu pendant que le responsable de l’incinérateur les guidait vers un tapis roulant à l’arrêt, encombré de sacs en plastique et de détritus de toutes sortes.
— C’est ici qu’on l’a trouvé.
Charles suivit du regard l’endroit pointé par le doigt du gérant. La tête d’un os entouré de sa viande dans un état bien avancé dépassait d’un sac éventré. Un coup d’œil entendu entre les deux professionnels leur confirma qu’il ne s’agissait sûrement pas d’un chien.
Charles s’adressa au directeur des lieux.
— OK, bloquez toute activité sur le site, on fait venir la brigade scientifique. Les déchets présents sur ce tapis ont déjà été triés ?
— Non, c’est le début de la ligne. Vous voyez, le dépôt est au bout.
— Très bien, donc, arrêtez-moi si je me trompe, mais on peut s’attendre à ce que les sacs juste devant et juste derrière viennent du même camion, n’est-ce pas ?
— C’est fort probable en effet.
— Merci, ce sera tout pour l’instant, on va laisser travailler les experts.

Une heure plus tard, un bataillon d’hommes en blanc accompagnés d’autres en bleu arrivèrent sur les lieux. À quatorze heures, Charles et Henri considéraient qu’ils avaient sauté le repas du midi. De toute façon, l’odeur dans ce hangar fermé était tellement nauséabonde qu’ils n’auraient rien pu avaler. Au moins, tout le monde avait effectué un sacré travail. Les morceaux étaient répartis dans trois sacs. Si le premier se trouvait sous leurs yeux depuis le début, il fallut une heure trente pour trouver les deux autres. L’idée de l’inspecteur de fouiller les sacs à proximité du premier pour trouver une adresse et limiter les recherches était tombée à l’eau. Le corps au complet était reconstitué sur la bâche d’un brancard. Il avait été découpé puis les différents sacs poubelle avaient été disséminés dans la ville.
Un légiste était venu faire les premières constatations et présentait son rapport : « Le travail de découpe est complètement bâclé. Regardez ça. Il a salopé le boulot aux articulations, ça ne peut pas être un professionnel. Par contre, la tête est en bon état, vous aurez les photos sur votre bureau dans la journée pour l’identification ». Le tronc nu et marbré de veinage violacé avait l’originalité de présenter le premier indice de l’enquête sous la forme d’un billet de cent francs belge épinglé par un gros clou qui avait brisé deux côtes. Le billet avait une particularité qui sauta aux yeux d’Henri. Il en sortit un de cinquante francs de son porte-monnaie pour comparer. Ce dernier était complètement chiffonné et déchiré à deux endroits. Le premier comportait exactement deux pliures et un coin avait été roulé. Il était neuf, à part le sang qui en couvrait la plus grande partie. Satisfait de l’hypothèse qu’il avait échafaudé, il décida de la mettre à l’épreuve de son collègue.

Journée noire pour le réseau, l'analyse de texte

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Policier
Cette nouvelle courte (1817 mots) fait partie du recueil « Nouvelles Noires pour Nuits Blanches » disponible sur Amazon.

Dépôt légal novembre 2022

Résumé de la nouvelle « journée noire pour le réseau »

Deux inspecteurs sont appelés à l’usine de traitement des déchets pour un paquet suspect. Arrivés sur place, ils comprennent vite que la journée allait être longue.
Un morceau de cadavre va les conduire dans le milieu anarchiste

Le processus de création

Cette nouvelle a été écrite dans le cadre d’un « logo rallye » aussi appelé « mozin » ou « oulipo ». Cela consiste à écrire un texte avec une liste de mots imposés.
Le premier travail est d’associer à chaque mot une liste de mots qui le met en situation ou des expressions faciles à placer dans un texte.

Liste des mots imposés :

– Un billet de cent francs belge. Association : neuf, trafic, fausse monnaie
– Un chronomètre. Association : un gigantesque chronomètre accroché au mur à côté d’un gros voyant rouge
– Un stylo-plume. Association : indice qui mène à une piste, comme les boîtes d’allumettes d’hôtel, stylo publicitaire.
– Une enveloppe. Association : enveloppe de papier, enveloppe charnelle, synonyme de budget, pot-de-vin, le corps (cadavre) ressemble à une enveloppe de papier froissé, parcheminé)
– Un clou. Association : petit, grand, rouillé, dépassant d’un mur, clou de girofle, ça ne vaut pas un clou, mettre au clou.

D’après cette liste, j’ai tout de suite pensé à une nouvelle policière, mon imagination a comblé les trous de l’histoire. C’est la première nouvelle policière que j’ai écrite. Pour je ne sais quelle raison, j’ai immédiatement placé l’intrigue dans les années 70. Ça fait peu de différence à la lecture, mais dans le mécanisme d’écriture, ça joue pas mal. Par exemple, il n’y a pas ces satanés smartphones qui nous pourrissent la vie aussi dans les histoires d’enquêtes.
Aujourd’hui, une enquête préliminaire sur des témoins commencerait par interroger Facebook et Instagram. Dans les années 70, il faut faire ça à l’ancienne avec des rapports humains, et là d’un coup, des dialogues ressortent et les personnages s’ouvrent.

Les personnages

J’ai placé deux personnages. Il en faut deux pour transcrire les raisonnements à travers les dialogues. Un peu à la manière de Hastings et Poirot, mais en moins lourdingue j’espère.

En guise de tueur, j’ai préféré une « organisation » à démasquer. Elle n’est pas personnifiée. Années 70 oblige, il me fallait un groupe d’anarchistes. Le mobile vient avec, il sera politique.

Comme c’est une enquête, il faut des témoins ou des sources d’indices. La difficulté est de les multiplier sans s’attarder dessus pour ne pas trop allonger le texte. J’ai donc ajouté le responsable du tri des déchets et les deux libraires qui m’ont amusé.

Mon avis sur la structure du polar

Il y a tellement de ficelles dans le policier, c’est tellement codifié qu’il est très difficile de s’en écarter. Tous ces codes doivent être respectés pour monter une histoire qui se tient et satisfaire le lecteur qui est venu les chercher. De mon point de vue, le policier est vraiment le seul genre de roman qui s’appuie sur une mécanique de construction. On est presque obligé de tomber dans les « wodoneit » ou son dérivé le « cosy mystery » où l’on se demande pendant 400 pages qui a tué pour finir sur une pirouette plus ou moins habile.

À vrai dire, je ne suis pas très fan. Pas plus à écrire qu’à lire. J’ai l’impression qu’en général, j’attache plus d’importance à l’ambiance d’un livre et dans un policier c’est l’histoire qui compte plus que le reste.
Écrire une histoire avec une structure classique comme « le voyage du héros » n’a pas d’intérêt dans le style policier. Au mieux, elle se superpose à la trame en développant par exemple la psychologie du flic torturé qui essaie de remonter la pente en s’accrochant à cette dernière affaire.

Intention du texte « journée noire pour le réseau »

L’intention de cette nouvelle est d’écrire une nouvelle policière sans prétention, mais assez intéressante pour ne pas rebuter le lecteur et le tenir jusqu’au bout.
Vous l’avez compris, je n’aime pas le style wodonit à la Agatha Christie que je trouve franchement passé de mode. Le problème est que si je ne trouve pas ça satisfaisant à écrire, il y a assez peu de chance que ce soit intéressant à lire.

Dans mon histoire, il n’y a pas douze suspects rassemblés dans une pièce qui attendent le verdict implacable d’un inspecteur devin. J’ai simplement deux policiers qui enquêtent sur un crime. Pour capter l’intérêt du lecteur, j’ai choisi de miser sur un cadre un peu original.

Pour être honnête, je n’étais pas complètement satisfait. J’avais beau retourner des éléments dans tous les sens, je trouvais que cela manquait d’un quelque chose sans que j’arrive à mettre le doigt dessus. Donc j’en ai écrit d’autres.
Je vous dirai ça bientôt. On parlera de la technique infaillible pour écrire un polar.