
La dragonne 506 / 1800 mots
Henri et Jacques se sont décidés à la suite d’une effervescence de groupe comme il y en a parfois quand des garçons pleins d’hormones se montent le bourrichon et transforment une simple discussion en joute verbale puis en combat de coqs. Ça aura lieu aujourd’hui. De toute façon, toute la bande était présente. Ils ne peuvent plus se dégonfler sans risquer de se ridiculiser et devoir déménager dans un lieu où leur réputation ne les suivrait pas.
Mais la dragonne, quand même, c’est pas rien. Ils ne savent pas bien qui a eu cette idée et cela n’a plus d’importance puisque le challenge a été validé. Ils doivent percer ses secrets et rapporter un trophée de son antre, ainsi ils seront pour toujours respectés par tous les membres du groupe. Les deux novices se sont donné rendez-vous après le dîner, sous le platane de la grand-place, quand les commerces sont fermés, et les rues commencent à s’assoupir. Ils restent là un moment comme pour méditer sur leurs dernières heures de répit puis en un échange convenu de regards vides, sans espoir ni motivation, ils récupèrent leurs montures et les enfourchent.
Ils pédalent vingt minutes pour atteindre le sud du village, lieu désigné de leur mission. Comme un avertissement de mauvais augure, ou les effets d’une sorcellerie dirigée contre eux, le temps se dégrade pendant leur voyage et ils mettent pied à terre sous une pluie battante, devant un îlot de bicoques en piteux état, rejetées par le reste du village et dont la route principale s’est écartée au fil des décennies. Des traces claires, sur les murs près des entrées, laissées par des chiffres disparus, indiquent qu’ils sont arrivés.
— Quelle poisse ce temps, comme si on avait besoin de ça. C’est là ?
— C’est là. La deuxième sur la gauche, celle avec les lumières orange qui vacillent.
— Heureusement qu’on voit de la lumière, je n’aurai pas cru que cette vieille baraque était habitée.
— Mouais, ça ne me dit pas du tout de m’approcher plus près.
— Eh ! te dégonfle pas, on est là, alors on va jusqu’au bout.
— On pourrait aussi bien inventer un truc pour dire qu’on l’a fait et se barrer tout de suite, personne n’en saura rien.
— Nous on le saura et ça sera déjà trop. Tais-toi et observe, qu’on se fasse pas piquer comme des mômes.
Commence alors une période d’observation et de réflexion, à l’abri sommaire d’un arbre déplumé, sur le bord du chemin. Le rideau gris qui les entoure et les grincements du vent dans les vieux volets de bois, qui ressemble trop aux lamentations d’âmes torturées et prisonnières de l’endroit ne sont pas pour leur remonter le moral. Les garçons se trouvent bien seuls et trop loin de chez eux à cette heure tardive. Henri et Jacques sont seuls face à leur destin. Dans le froid, l’obscurité et l’humidité, il leur semble avoir passé une porte pour un monde inconnu dans lequel ils ne trouvent plus de repères, plus de soutien, plus rien à attendre de personne d’autre qu’eux-mêmes.
La dragonne
J’ai commencé à écrire cette nouvelle après avoir lu « le dragon » de Ray Bradburry. Dans cette nouvelle, deux personnes s’attaquent à une créature infernale. De mémoire, ils sont à cheval et se lancent dans le combat de leur vie.
Attention Spoil : On apprend à la fin qu’il s’agit d’un train. J’ai trouvé cette chute étonnante et vraiment bien travaillée. On sent dans l’histoire qu’elle cache quelque chose, mais à aucun moment on soupçonne de quoi il s’agit.
Ça m’a donné l’idée d’une histoire, pour les enfants, qui traiterait du rituel d’acceptation par un groupe. De manière tranquille, hein, je ne parle pas d’intégration dans un gang ou ce genre de glauquerie. Ici, on aurait à faire à une bande de gamins qui en pousse deux autres à remplir un gage s’ils veulent faire partie de la bande.
J’ai gardé le titre volontairement tiré de la fantaisie. A l’origine le texte commençait par les deux protagonistes qui enfourchent leurs montures. Jusqu’à la fin, rien ou presque ne permettait de définir l’époque ni le type de personnages.
Seulement, je me suis aperçu que de cette manière il me manquait l’essentiel du propos. C’est-à-dire la pression du groupe et l’engagement des deux garçons extérieurs. J’ai donc créé, après coup, toute la phase d’introduction et de mise en place de l’intrigue.
Ensuite, je ne voulais pas d’un vrai rituel de passage, ni d’une épreuve de force, ou d’un truc hardcore. À l’inverse, je voulais dégonfler l’épreuve d’un coup, pour accentuer la différence entre les histoires qu’on se raconte petit pour se faire peur et la réalité.
Pour renforcer cette rupture de narration, j’ai forcé sur les descriptions et la mise en scène des deux garçons à l’approche de leur but. Il fallait que la dragonne ait un antre digne de sa réputation. J’ai tenté de poser une atmosphère sombre et propice à les faire trembler des genoux.
En ce qui concerne les personnages, je n’en ai que trois, si l’on écarte le groupe de copains du début qui est à l’origine du défi : les deux garçons et la dragonne. Tout tient dans l’approche, la peur qu’ils créent, les questionnements et l’interaction avec le monstre.
Je ne vous dévoilerai pas la fin, mais évidemment, la dragonne n’en est pas une. Et évidement, l’épreuve des deux garçons ne va pas du tout tourner de la manière dont ils s’y attendent.