
Un revenant ? 531 / 1357 mots
Mélissa a décidé en début de soirée d’aller courir, comme elle le fait deux fois par semaine, pour l’aider à supporter ses quarante-six ans. Son parcours de sept kilomètres la mène à l’entrée de la ville, là où la ligne bitumeuse laisse place à la trace caillouteuse et où ses poumons peuvent profiter d’un air moins saturé. Ses pas se succèdent et son esprit vagabonde. Le chemin file sous son regard absent et sans qu’elle ait le temps de s’en inquiéter, la météo change très rapidement et de manière inhabituelle. D’épais nuages, qu’elle n’a pas vus venir, abritée par la canopée, masquent le ciel. En quelques minutes, la luminosité baisse au niveau d’un clair de pleine lune alors que quelques instants plus tôt, rien ne laissait penser qu’il allait tourner à l’orage. Elle coupe la départementale étroite et rectiligne qui traverse la forêt et entrevoit un champ de maïs déjà haut au fond du paysage estival, quand les éléments se déchaînent brutalement. L’air, humidifié par la chaleur et l’évaporation du sol devient sec et brûlant. Un éclair déchire le ciel et le tonnerre claque immédiatement, raisonnant dans sa poitrine. Mélissa stoppe sa course à découvert, oppressée par la déflagration. Elle doit lutter contre la force du vent qui s’engouffre dans ce couloir. Un deuxième éclair frappe à nouveau près de la route devant elle. Un violent orage sec d’été, comme il en existe régulièrement dans de moindres proportions, est apparu au-dessus d’elle en quelques minutes. Une lumière aveuglante et un craquement intense la font s’accroupir et se tenir la tête entre les mains. Les lignes électriques crépitent alors que la nature autour s’est tue dans une contemplation hésitante, suspendue à ce moment d’équilibre rompu. Les traits tendus, figés, elle a un instant l’image de la peur inscrite sur le visage. La même peur qui l’avait surprise avec sa mère quand elle était petite, lors du plus spectaculaire orage qu’elle ait connu jusqu’à aujourd’hui.
En relevant la tête pour reprendre sa course, elle aperçoit quelque chose qui lui inspire une suite de sentiments contradictoires et confus ; d’abord, l’angoisse et le besoin de fuir, quand elle repère une personne qui semble dévêtu sur la route à proximité de l’orée du bois, à une centaine de mètres d’elle ; puis un étonnement mêlé de crainte en constatant que celui-ci titube laborieusement sans direction précise ; enfin, de la curiosité accompagnée d’un pressentiment qu’elle ne peut interpréter. Après un long instant d’immobilité et de réflexion, la peur qu’elle ressentait s’est transformée en compassion pour l’homme désorienté, perdu, qu’elle voit errer, nu. Aucun pervers ou violeur ne se promène ainsi sur une départementale et la personne qu’elle observe arriver lentement de sa démarche chancelante ressemble de toute façon plus à une victime qu’à un agresseur.
Le temps d’analyser la situation, Mélissa laisse l’inconnu approcher, sans bouger. Il ne semble s’intéresser à elle qu’une fois à quelques mètres. Il apparaît menaçant pendant quelques fractions de seconde, à contre-jour des éclairs qui foudroient à nouveau la route derrière lui et rendent le soir plus brillant que le jour. Sa bouche gesticule mais les mots se perdent dans le fracas du ciel. Mélissa le détaille pendant qu’il s’approche.
Un revenant ?
Écrire à partir d’un fait divers ? Et pourquoi pas ? Il suffit de trouver le bon.
Il y aura dans le texte qui suit quelques explications sur l’écriture de la nouvelle ci-contre. Je vous conseille donc de commencer par la nouvelle.
Peu de temps avant d’écrire cette nouvelle, j’avais vu un reportage sur des personnes qui disparaissent volontairement et réapparaissent des années plus tard. Je ne me rappelle plus bien si le reportage explorait les motivations de ces personnes. Besoin de tout lâcher, de repartir à zéro ? Lâcheté et peur d’affronter des difficultés ? Remords d’abandonner sa famille, et ses obligations ?
En tout cas, ce dont je me souviens, c’est ce mélange d’incompréhension et de jalousie que j’ai ressenti envers ces gens. Incompréhension d’abord, car c’est tout de même étrange de balayer d’un revers de main tout ce qu’on a construit dans une vie, car même quand c’est la merde, il y a des côtés positifs. J’entends par là que ceux qui disparaissent sont ceux qui ont encore une présence dans la société et des gens autour d’eux pour déclarer leur disparition. Le reportage écartait d’office ceux qui sont déjà en marge de la société, qui ont tout perdu, qui errent dans les rues, sans identité, sans avenir avec un passé qu’on ne voudrait pas partager. Ceux-là, on ne peut plus bien savoir à quel moment ils ont « disparu ». Jalousie ensuite, car je dois avouer que parfois c’est tentant de tout laisser tomber et de recommencer ailleurs, loin, différemment. Forcément, cette idée a dû traverser l’esprit de la plupart des gens, surtout à notre époque où finalement, on ne sait pas trop où on va ni combien de temps ça va durer.
Bref, si la disparition volontaire est un sujet intéressant, j’ai choisi pour cette nouvelle la disparition involontaire. L’enlèvement, quoi. Mais je ne voulais pas tomber dans le sordide, donc je me suis tourné vers le fantastique. J’ai cherché ce qu’on pourrait bien raconter sur une disparition et au final, je me suis dit que ce qui était intéressant dans une disparition, c’est la réapparition. Et c’est comme ça que j’ai eu l’idée d’utiliser cet événement. Attention hein, je ne dis pas qu’elle est toute neuve. C’est même une idée très exploitée dans la littérature ou dans les films.
J’avais donc besoin d’un disparu/réapparu et au minimum d’un témoin. D’ailleurs, un seul suffit. Cela permet d’avoir un point de vue « faussé » ou « biaisé » par la sensibilité du témoin. Quand on a une foule de témoins, hors cas d’hystérie ou d’hallucination collective, on arrive vite à une moyenne de témoignage qui s’approche de la vérité. Si possible, le témoin devra avoir eu connaissance de la disparition. Comme ça, on peut faire intervenir d’anciens souvenirs, voir des peurs ou des troubles liés à cet événement. Il faut aussi un contexte particulier pour la réapparition qui rappelle la disparition. On ajoute une petite touche d’extra-terrestres et le tour est joué.
Dans les sources d’inspiration, vous pouvez chercher les histoires de Ronald Stan qui disparaît volontairement dans un incendie pendant 37 ans pour devenir Jeff Walton, et de
Petra Pazsitka, qui est tuée en 1984 par un homme qui avoue le crime, puis qui réapparaît 31 ans plus tard. C’est très surprenant.
Ce que j’ai trouvé intéressant c’est que c’est le cas typique d’histoires qui peuvent être lues de deux points de vue différents. D’abord du point de vue du témoin, celui que j’ai écrit et d’autre part, celui du kidnappé pour répondre à toutes les questions qui restent en suspend. Pourquoi lui ? Pourquoi si longtemps ? Pourquoi le ramener ? Qu’a-t-il subi, etc., mais ce sera pour une autre histoire. Je pense que je l’écrirai si je trouve une idée un peu intéressante.